Eléments de conversation sur un projet de rencontres autour du « field recordings »

Des enfants par l’oreille

Le point d’ouïe : qu’est ce que c’est que connaitre par le son ?

Avec une question associée : qu’est ce qu’on gagne qu’est ce qu’on perd ?

Que gagne t-on à se libérer du sens ou du son qui fait sens, du son-image ?

Si on pense que quand il ne reste plus que le son on peut accéder à une connaissance hors savoir, hors langage, n’est-on pas dans la plus grande des illusions? Car en effet ceux qui ont élaboré une relation avec, par exemple, la forêt, la jungle, une nature, des plantes, ou une machine, ont aussi construit une écoute, pour chasser, éviter les animaux dangereux, travailler, sans compter tout ce qu’ils écoutent comme étant des voies possibles qui donnent du sens, car ils ont voulu donner ce sens là à ces sons, devant être entendus comme des appels, des signes : cela suppose un rapport, une « science du concret » (Levi Strauss) à même le son et à même l’écoute, qui est loin de la capacité supposée d’une oreille nue ou sauvage. Et quand on ne peut se référer à aucun type de savoir, ce qu’on entend ne permet pas d’avoir un rapport direct à tout ça, on sera alors plutôt frappé par le nombre de choses qu’on ne connait pas, et avec lesquelles on arrive pas à créer de rapport, car il n’y a pas d’oreille première, mais une construction de l’ouïe et de tout ce qui se construit à partir d’elle qui ne se fonde pas sur une immédiateté magique et puérile.

Il serait intéressant de confronter un type d’écoute ignorante, la nôtre, avec celle élaborée par des gens qui vivent là-bâs, comprendre comment, quand on est enfant dans des mondes comme ça, on vous apprend à écouter, qu’est ce qu’on apprend à écouter.

Les cardiologues, il y a de nombreuses années, avant la batterie d’imagerie, s’éduquaient à la reconnaissance de tous les bruits écoutables par l’oreille, pour affiner leur capacité à repérer des symptômes, et un des modes d’apprentissage de ça c’était d’être capable de les reproduire : bruits de cœur qui fonctionnent mal, bruits qui signalent quelque chose qui ne tourne pas rond : ils avaient le répertoire de consonnes à faire pour arriver à faire bruit, comme les indiens qui apprennent la tabla, apprenant à connaître toutes les formules de 16 ou 32 notes, sons, résonnances, par cœur, comme un cardiologue vieux style.

Dressage de l’oreille certes, mais aussi la construction d’un type de rapport avec un autre organisme. Après tout quand on cherche un singe ou un animal pour le chasser on ne l’écoute pas de la même manière qui si on cherche son animal préféré qui s’est fait la malle. La virtuosité qu’on a pour repérer quand quelqu’un qu’on aime va ou ne va pas, uniquement sur le son de sa voix, est remarquable. Mais avant ça, quand on ne connait pas, il n’est pas sûr qu’on reconnaisse ce type de signe, cela fait partie d’une sorte d’apprentissage, une égyptologie, comme dit Proust, qui ne repose pas sur l’hypothèse d’une sorte d’harmonie première entre l’oreille et le monde, mais sur un apprentissage constant, comme les bushmen, en afrique du sud, ou les aborigènes, qui sont capables grâce à une série de traces de faire un récit des faits, âge de l’animal, ce qu’il faisait etc, pas seulement du factuel (un animal est passé par là).

Cela nécessite une observation, mais aussi, un savoir gratuit, ceux qui savent faire très bien en étant de très bons chasseur, et ceux qui ont une sorte de virtuosité singulière qui fait qu’ils ont une passion d’écoute plus gratuite…pourquoi ceux là ne se paieraient pas, pourquoi seraient-ils déterminés par leur tâche, pourquoi cela ne relèverait il pas de leur tâche, d’une notion de plaisir et d’usage non déterminé, non utile ?

Comment l’écoute des sons de leur environnement permet elle de faire un retour sur la façon dont on connait et vit le monde par les sons ? Monde du contact/monde du son, monde de la chair et de la caresse, du toucher, et monde du son.. Qu’est ce que s’abstraire du toucher par l’oreille ?

Quelles sont nos configurations apprises, les schémas corporels qui lient l’oreille la bouche, la main, les schémas corporels qui sont combinés avec l’écoute ? qu’est-ce qui est combiné avec l’oreille en priorité ? : j’entend ça et je réagis comme ça, j’entend un son nouveau, comment fais-je? Paralysie ou bien appropriation construisant un rapport nouveau au monde. Sinon on prend les enregistrements de son au même titre que des cartes postales de vacances qui ressemblent à des souvenirs, alors qu’il peut y avoir du rapport, du contact avec de l’inouï, ce qui peut faire construire du sens comme aussi du non sens, les confins, comme dit Charles Rosen à propos du problème de la musique et de ses significations : ça met aux confins du sens.

La captation, le field recording comme carte postale, comme si on pouvait aller n’importe où et que l’oreille serait toujours capable de construire un rapport au monde, qu’elle savait toujours? Butor ayant vu des peintures japonaises d’une série racontant des fables avait construit un texte en se disant «que puis je reconnaitre avec mon œil d’occidental »,  « jusqu’où je peux aller dans l’interprétation de ces estampes? » : il constatait qu’il y avait du reste considérable.

On ne fait pas les enfants par l’oreille!

Ecouter s’est aussi se convertir, avoir un mouvement de soi même pour se dire que l’image perd enfin le pouvoir qu’on lui reconnait. Le field recording à cet intérêt, c’est aussi un combat contre l’image qui apporterait tout. Ce à quoi on pourrait opposer peut être que quelqu’un qui serait très écouteur-écoutant aurait besoin de se confronter à l’image…sans que ça devienne bête et mécanique mais ce que ça peut apporter c’est l’idée d’une abolition des privilèges de l’image et la possibilité de conjurer ses dangers, capable de réduire à une fascination dont on ne peut pas sortir alors que le son, et quoi qu’on dise la parole, en tant qu’elle est humaine production, offre d’autres possibilités.

Autant le rapport à l’image est très unilatéral et peut réduire à la fascination, autant il est plus facile d’entrer en rapport avec le monde par le son, il y a moins de choses à conjurer. Parce que même si le son est trop fort, trop envahissant, on peut partir, mais avec l’image on peut être figé, enfermé, on ferme les yeux elle est toujours là. Peut on être médusés par du son ?

Les scénarios avec l’image, être dedans, exclu etc, ne sont pas les mêmes qu’avec le son, l’embrayage est moins forcené avec le son qu’avec l’image : l’image nous raconte plus facilement des histoires et l’on se raconte plus facilement des histoires avec des images.

Les enfants, les jeunes les adolescents produisent beaucoup de sons pour animer leurs conversations : quelle est la part d’inventivité par rapport aux bombardements d’images qu’ils subissent? où est la part de braconnage de sons et d’images, la part de créativité et la part plus reproductrice, qui relèverait de la redite conventionelle? La part inventive ne passe t-elle pas plus facilement par le son que par l’image ?

Si l’on apprend des autres, des relations qu’on a avec les autres, c’est parce qu’on se met à agir en produisant un mixte de sons et de sens, de mots bruits et de mots qui font sens, parce que tout d’un coup on se met à converser, ce qui n’est pas produire du sens avec de belles paroles mais aussi être dans un monde construit pour conjurer les images qui viendraient tout aplatir, comme si le son et la voix pris sans que l’un passe sur l’autre étaient des éléments qui sont le milieu des possibilités de changer.

C’est une interrogation sur des choses menues, mais intéressantes que propose le field recording.

Attention aux mots terriblement ambigus, comme ‘image sonore’..

« Insufle toi l’écoute avec la bouche » (Paul Ceylan)

A propos ericperrier

Infact-Instant net est une organisation a-centrée passant parfois par moi.
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3 commentaires pour Eléments de conversation sur un projet de rencontres autour du « field recordings »

  1. Bonjour,
    Un sujet porteur de nombreux questionnements.
    Point d’ouïe et sa polysémie privative…
    Braconnage, vers le chapardage limite illégal…
    Dressage de l’oreille, vers un formatage sonore, mais quel quel format ?
    Gagnant/perdant… Jeu éducatif, nature-culture, commerce auriculaire…
    Images or not image… systématiques, imposées, plaquées…
    Et les postures d’écoute, de captation, de restitution, donc d’écoute pour boucler la boucle…
    Et encore de nombreuses réflexions, comme de petits miroirs sonores en échos…

    Gilles Malatray – Desartsonnants

  2. ma mule noyre dit :

    Reblogged this on frémissements.

  3. Ping : Infact Paris / La Société De Curiosités

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