« 361 », une écoute

The Other Colors
« 361 »

Composition : laurent Chambert, Voix Textes : Marie Möör
3613

Je prend le parti de faire une description de ce disque morceau par morceau.
Avec ‘361’ nous ne sommes pas dans la terreur de la transparence et de l’originalité.
Il s’y exprime au contraire une forme de confiance dans le statut réthorique, ce milieu dans lequel il peut y avoir construction et où chacun a sa part.

11 pièces (chansons) + 1 bonus (de 20 minutes).

« La surface est profonde, la profondeur est superficielle » (Paul valery)

1 : « Les autres couleurs »
L’ouverture campe un climat pulsionnel : bruits de verre et voix stridentes, éléments de surgissement permanent. Les premiers mots « où suis-je » confirment l’impression sonore du début. On ne sait plus où on est. « Où suis je tombé ? » : C’est la chute d’Alice au pays des merveilles. Dans le son la confirmation presqu’illustrative d’un paysage qu’on voit défiler quand on tombe. Moments où ce qui est dit et ce qui est évoqué vont en parallèle : les couleurs type orgue font référence à la SF ou à la Jerusalem céleste de Messian, à l’orgue de la sainte trinité : « J’ai découvert une autre réalité, d’autres couleurs ».
2 : « Aucune blessure »
On est dans « l’autre monde », dont l’introduction parle, comme semblent l’indiquer les rappels des sons orgue. Rappels de texte et rappels sonores, qui sont le bout de la chute, le bout du tunnel évoqué précédemment, amorcent une narrativité.
3 : « Nous roulons dans les fleurs »
Rupture presque générique : on est ici dans des choses plus connues, celles de la mélodie avec un accompagnement indépendant de ce que le texte évoque, contrairement au début.
Mais si nous sommes dans la contrainte générique de la chanson, attendant que des éléments antérieurs reviennent, le type d’attention est petit à petit modifié par certains étirements éxagérés, des ralentissements, des suspensions, faisant durer le suspense : les éléments antérieurs vont ils revenir, la récurrence produire ses effets ?
4 : Rendez vous (messagerie vocale)
C’est la voix qui introduit, mais transposée, encodée, « vocodée », immergée dans la matière électronique, comme lyophilisée, répètant un motif de façon presque entêtante, tandis que sa mélodie est reprise en miniature, ornementant sur une modulation sans fin, qui s’amplifie, se rétracte, en suspension. Le sentiment de suspense, dû aux ralentissement est exacerbé, on est en attente.
5 : Rendez vous
Reprise du thème de Rendez vous, introduction de la partie rythmique, de la voix : ce qui était retenu, en compression, en attente, dans la partie « messagerie vocale » (c’est un dyptique) est ici déployé, laché. Pourtant, si une mélodie supplémentaire «where i am, who are you, are you ready for the rendez vous » ainsi qu’une allegresse enfantine semblent complémenter la chanson, elle porte toujours à la fois la présence de son double originel, et son absence.
6 : « Il est temps d’affronter la réalité »

De nouveau on ne sait pas dans quoi on est : un intermédiaire ? mais entre quoi et quoi ? ou bien la pièce a t-elle une fonction ? C’est un solo, une façon de préluder ? En tout cas une référence à toutes sortes de choses qu’on connaît; mais il y a un dédoublement, des échos, c’est plus compliqué que ce à quoi on pouvait s’attendre. Là encore cela se prolonge plus que prévu. On ne peut pas écouter cette pièce que comme un intermédiaire ou un prélude.
7 : « Dans ma bulle noire »
Ici les paroles sont laissées à leur propre puissance musicale. Des zones où les objets se rencontrent apparaissent, chacun s’y tire, la voix et les textes ont leur propre chemin, chacun a sa propre aventure, pas d’obligation de se suivre ou de se ressembler, il y a recherche de rencontre.
8 : « D’ici le ciel »
Une fois de plus, à cause du son étiré il y a une attente. Un feuilletage enrichit doucement la matière. Puis un retour sur ce qui aurait dû se passer si on ne se référait qu’a des choses qu’on connaissait, au déjà entendu en général. Mais ça ne se passe pas comme prévu. Ce morceau révèle le fonctionnement de 361 : tablant sur le fait qu’on a un cadre interprétatif qui configure notre attention et notre perception, il déplace le centre d’attention. On écoute ainsi autre chose que ce à quoi on s’attendait, tout en fonctionnant sur l’attente créée par des habitudes d’écoutes. Entre comblement de l’attente et déception de cette attente, l’attention est mise en jeu et en éveil.
9 : « Mes yeux bleus dans tes yeux noirs »
Choses rythmiques. La voix est peu mélodique et proche du parlé mais ça n’a pas beaucoup d’importance, on est dans la « zone chanson » de notre attention préconstruite : on s’attend à des retours réguliers, là encore on voudrait savoir ce qui va se passer . Qu’est ce que la voix apporte ? n’est elle qu’à sa place dans un « cadre chanson » ? ou bien : les paroles qu’on entend nous font-elles écouter autrement ce qui se passe autour ? est ce simplement du rythme évocatoire, un bruit descriptif, une stylisation ? L’événement ritournelle finit il la chanson ou la ferme t-il?
10: « La musique dans ma tête »
..Oui : ça la fermait, car on passe à autre chose.
Un côté presque françoise Hardy (mon amie la rose…)..mais après tout cela fait aussi partie de la catégorie que l’on peut apeller chanson : narrativité, pose de la voix, voix qui veut faire pensée intérieure mélancolique, c’est un type de savoir sur la chanson qui fait partie du bagage de tout le monde. La sonorité entre guitare et harpe à tendance à bien rentrer dans ce cadre d’attente.
11 : « O xanax »
On distingue dans l’introduction des références orientales, par ces vocalités, derrière, où l’on verrait des temples asiatiques..mais l’entrée de la voix coupe cet effet. Cela incite à faire des sortes de paris perceptifs sur ce qui va se passer, paris qui peuvent être contredits. Un autre type d’écoute se met en route et renouvelle les capacités d’attention. Préécoute-attente-modulation de l’attention. On est soudain presque obligé d’écouter de plus près ce qu’elle dit pour savoir quel sens on peut donner aux relation de la voix et de la musique qu’il y a autour. Accompagnement ? autre ? le mot « Paradis » fait tout de suite musique des sphères, qui ne bouge pas beaucoup, très harmonique, or notre attention, à ce moment de l’écoute, navigue, parcours, expérimente.
12 : « Brise la glace »
On passe à du son presque documentaire, voitures, transports, là encore la préconstruction de l’écoute se repose sur de tous petits éléments. L’attention scrute pour rendre compte de tous ces changements, des évocations de sons, des rapports habituels entre la voix et la musique. A cause des bruits de déplacement et de ce qui évoque des véhicules on a tendance à écouter certains sons abstraits comme des sons captés. Soudain on ne sait plus si c’est un bruit, une stylisation d’un bruit…on peut avoir l’idée du bruit de véhicule ou bien celle d’un espace dans lequel on a une orientation. La musique ralentit et devient comme un accompagnement d’image, la voix apparaît soudain : « Cerise » : effets de voix, voix posées, dédoublement de la voix, sons de voix, le pouvoir évocateur des mots proposant d’envisager les sons autour soit comme un accompagnement soit comme un guide pour l’évocation; On est en même temps pas pris dans ces questions, on peut ou non y répondre, mais on est débarrassé du précontraint pour être attentif à ce qui se passe.
On expérimente d’une façon inattendue, à l’écoute de 361, à quel point on est dépendant des rapports préconstruits. Mais peut être faut il se laisser aller à cette dépendance comme une sorte de passage obligé au travers des contraintes acquises, car ces contraintes sont des points de repères.
Autour de la minute 9 : Le son fait bruit et demande à ce qu’on fasse attention à la parole. L’attention s’aiguise et distingue un espace sonore. Obligé d’écouter la voix de très près pour la comprendre, on la sent partir vers le bruit tout en maintenant son rapport au sens. Le son-bruit, semblant empêcher la voix, peut être interprété comme un bruit quotidien, le métro, un train qui s’arrête, mais c’est aussi du son non identifiable, non référé au réel. L’attention observe et propose des cheminements, comme si l’effort que nous faisons, en raison de l’aspect bruiteux pour entendre la voix produisait plusieurs façons d’être attentif à la fois.
Partie rapide, vers minute 14 : On entend quelques mots dont on se sert tout de suite pour identifier : cri (insistance, volume, manque d’articulation), avalanche (la voix prise sous les bruits), âme (on fait le rapport entre ce qu’on entend et un état de l’âme), le processus d’identification est mis en route simplement par le fait qu’on distingue certains mots, mais comme ça dure, on est obligé de laisser tomber ce jeu. Là encore, la contrainte acquise, induisant un certain type d’écoute est tout de suite modifiée parce qu’on est dans la durée. Mais le jeu de départ, même s’il est remis en cause, à servi à mettre en route un mécanisme d’attention.
Final : Là encore on ne sait pas si on doit entendre ça comme des moments articulatoires ou de ruptures, ou comme du son capté ou modifié : on est toujours dans l’adaptation, mais les ruptures, les irruptions du son, on ne sait si on doit les considérer comme un aspect de la construction du son ou comme un élément expressif (être suspris, être agressé).
Et comme c’est un final, toujours dans le mécanisme d’attente construite, on a aussi une sorte d’envie de rétrospection : le final clot-il quelque chose? -et à ce moment on fait retour sur ce qu’on a déjà entendu-, ou est-ce un autre mécanisme : peut être tout en même temps.

On peut à l’écoute de ‘361’, se laisser aller à un jeu associatif minimal que le disque met en route à plein tube. Mais par l’effort qu’on est amené à faire pour se séparer de ces associations, en raison de tous ces effets de durée, de contrastes, on finit par inventer d’autres sortes de liens possibles entre la voix, les sons de voix, les mots, la capacité évocatoire des mots, de la musique, des sons : C’est parce que l’attention a été mise à l’épreuve que l’on fait ces distinctions.
Si 361 se laisse aller à tout un jeu de références sonores, d’évocations, il n’en reste pas là et libère un mécanisme faisant découvrir toutes sortes de choses nouvelles : il fait jouer la reconnaissance des contraintes pour proposer une écoute plus émancipée.

Plus d’information sur le travail de Laurent Chambert
http://www.laurentchambert.com
http://www.myspace.com/
En vente ici : http://www.theothercolors.com
15 euros.

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