Interview pour la revue « Actes if »

Eric Perier / la société des curiosités  / rencontre le 1er juillet 2010

Sur quelle base avez-vous ouvert cet espace, la société de curiosités ?
Le terrain si je puis dire c’est Paris, aujourd’hui.

Je cherchais un local pour donner un point de rendez-vous à ceux que la création artistique et les formes de vie qui vont avec intéressent.

Alexandre Grauer, avec qui je travaille par ailleurs sur les Qwartz electronic music awards, m’a parlé d’une salle à louer à côté de chez lui. Une caution et quelques frais, un prêt de matériel de diffusion sonore par le constructeur d’enceintes Cabasse, pas de reprise de bail mais un bail précaire (qui passa très malheureusement de deux à un an) : deux mois plus tard nous emménagions.

Comment définirais-tu l’activité que tu y as menée ?
Une mise en oeuvre pratique d’autres types relations entre des gens, artistes, institution culturelle, public.

Et sur ta démarche ?

Faire avec et voir ensuite. Faire quelque chose pour y voir plus clair, et essayer ensuite d’en tirer des voies possibles. Le monde étant compliqué, c’est une méthode.

Concrètement nous proposions aux artistes de réfléchir ensemble à créer une situation de jeu inhabituelle et au nombre de rendez vous publics utiles. Ces rendez-vous sont gratuits, le public devient membre de la société de curiosités par cotisation annuelle.

Une communauté de 3500 membres s’est formée cette première année lors des 250 rendez vous proposés.

Cette démarche te semble-elle indépendante, alternative ?

On a rien demandé, ni sous, ni modèle.

Je me méfie cependant de ces notions. Qui peut être sûr de ses capacités à résister à une pression idéologique ? Qui peut dire qu’il sait comment résister au mélange entre ces pressions et une pression économique ? L’enfer étant pavé de bonnes intentions, on peut créer un label indépendant et être un tyran de label. Les précepts des alternatifs autoproclamés font en général permaner les injonctions du modèle dominant. On les comprend : quand on voit la façon dont beaucoup de penseurs deviennent des thuriféraires d’un monde de l’art soi disant éternel après avoir été des critiques prétendument dérangeants, on peut penser que leurs critiques n’étaient pas intéressantes. Ni indépendantes ni alternatives, alors qu’elles ont fait office de ça !

Quelle définition donnez-vous à l’indépendance et l’alternatif ?

D’abord ne pas confondre alternative et ‘l’alternatif’ institutionnel! Il y a une tendance à survaloriser une résistance à une norme qu’on suppose omnipotente, cela cache une faiblesse de nos pouvoirs de description et de compréhension. Car cette norme n’est peut être pas aussi puissante et contraignante qu’on le dit.

Chacun a une façon de réagir aux discours et aux pratiques dominantes. Michel de Certeau a très bien décrit cela, en mettant en avant que la culture populaire c’est aussi une sorte de braconnage par rapport à une forme de culture dominante et qu’il est inutile de mettre en avant un pouvoir énorme et invincible des normes. Ce n’est pas parce qu’il y a une avalanche de films et de musiques idiots que tout le monde est réduit à une pensée étroite et normée.

Faire des choses par inclination, avec obstination, mettre des idées sur la table, porter une attention soutenue à ce qu’on est en train de faire, voir si ça marche, si on peut tirer des lignes et qui on peut rencontrer à partir de cette expérience, penser notre rapport à l’art comme un rapport au monde, contourner les effets de connivence, c’est aller vers l’indépendance.

Sur quelle économie reposait le projet ?
La participation des membres (cotisation annuelle, donation).

Et les artistes n’étaient pas payés ?

C’était un investissement, imagine, incuber, tester des idées pour créer des situations à développer par la suite, ailleurs. Chaque artiste ayant participé au processus proposé a pu tirer parti de la situation selon ses projections. Nous ne proposions pas de jouer gratuitement une seule fois, mais éventuellement plusieurs, ce qui a été le cas pour la majorité des projets, il fallait donc que pour chacun des artistes la gratuité soit justifiée à ses yeux. Pour le public, nous avons échangé gratuité contre disponibilité, de fait nous étions dégagé de l’obligation d’adhérer aux formes consacrées par la commercialité.

On dirait que l’institution te semble dangereuse ou que tu redoutes les effets de la subvention…

Au lieu de se polariser sur les stratégies pour prendre de l’argent à l’institution, comme si c’était le seul moyen de rencontrer les circuits d’argent, il serait intéressant de tester d’abord d’autres façons de penser le domaine d’activité dans lequel on s’inscrit : la distribution des rôles de chacun, qui fait, qui parle, qui écoute, la visibilité, l’audibilité de ce qu’on fait? Penser la possibilité de faire autre chose qu’intervenir dans un paysage tout dessiné et quadrillé, faire « autre chose » c’est aussi se dire qu’il y a d’autres façons de cartographier le même terrain et d’autres façons de dessiner des parcours à l’intérieur. Qu’est-ce qui se passe quand on essaie de faire autrement, quels problèmes, quelles questions et réponses apparaissent ? Et qui peut-on rencontrer sur ce chemin ?

Ce qu’il faut redouter, ce ne sont ni les institutions ni les subventions, mais ceux qui font douter de la légitimité à résister, ce qui est plus grave que d’éliminer des façons de résister. La seule rationalité n’est pas la situation présente telle qu’elle s’impose.

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